Quelques rappels au Président Macron à propos du « déshonneur »…Par Maitre Dib Latifa

Quelques rappels au Président Macron à propos du « déshonneur »…Par Maitre Dib Latifa

Revenons au début de nos relations et ouvrons le livre du déshonneur qui est l’apanage de la France plutôt que de mon pays l’Algérie, de vos responsables plutôt que des nôtres.
La dette que réclama la régence ottomane d’Alger sous Hussein Dey qui date de 1792 reconnue et évaluée à 14 millions de francs de l‘époque, réduite de moitié sous la restauration par la France, qu’elle refuse toujours d’honorer a été le cassus belli de l’agression militaire qui durera 132 ans. « Le trésor d’Alger a été la motivation centrale de la prise d’Alger ». écrit l’historien Marcel Emerit.
Quel déshonneur !
La dilapidation par la France ne s’est pas limitée au fameux Trésor d’Alger, même les vestiges et autres objets antiques d’une quantité considérable d’une valeur inestimable ont été volés et déplacés vers la métropole et une partie d’entre eux se trouve aujourd’hui au Musée du Louvre. Preuve s’il en est que l‘Algérie n’est pas née d’une couche récente, avec la France.
Quel déshonneur !
L’idée de conquérir Alger qui existait bien avant Paris, Lutèce ou encore Parisi, remontait à très loin. Elle commence par les moqueries du roi franco-espagnol Louis XIV, l’ancien allié de la France (l’Algérie étant l’allié secrète de François 1er contre Charles Quint devenu gênant) qui commande des pièces comiques de Molière (le Bourgeois gentilhomme).Mais concrètement elle s’organise à l’époque de Napoléon Bonaparte qui prévoyait,déjà, un débarquement en 1808. La raison en est simple : la guerre menée contre l’Angleterre, son éternel ennemi historique demeurant une fixation.
Faisons un saut de quelques siècles pour nous situer à la veille de l’agression de la France contre un pays, D’zair, (ouDzayer) Djazaïr, Argel en Espagnol, puis vint la francisation qui donne le nom de Algérie qui n’est qu’une adaptation des appellations précédentes et non une création des généraux français !!!

Les motifs étaient clairs. Olivier Le Cour Grand-maison écrit : « Officiellement, le roi de France entend venger une offense faite au consul de France par le Dey Hussein, la piraterie et libérer les esclaves chrétiens…Officieusement, il poursuit des dessins de politique intérieure, l’une des fins de cette opération militaire étant de restaurer le prestige d’un régime aux abois. Les considérations de politique extérieure sont également importantes, prendre pied en Afrique… ».

Quel déshonneur !

Rappelons les discours de guerre de la France coloniale :

Pour Le colonel de Montagnac, l’objectif colonial est « d’anéantir tout ce qui ne rampera pas à nos pieds comme des chiens ». Le gouverneur général Bugeaud ne lésine sur aucun moyen pour détruire les tribus, jusqu’à leur extinction : la politique de la terre brûlée ne laisse rien passer sur les équilibres socio-économiques et alimentaires du pays : « Nous tirons peu de coups de fusil, nous brûlons tous les douars, tous les villages, toutes les cahutes ; l’ennemi fuit partout en emmenant ses troupeaux ».

Tocqueville témoigne après un séjour en Algérie : « Nous faisons la guerre de façon beaucoup plus barbare que les Arabes eux-mêmes […] c’est à présent de leur côté que se situe la civilisation. »

Le massacre d’une population frontalière, séparée d’une mer intérieure, la Mare Nostrum, réalise-t-il le vœu du prince de Polignac, dont le gouvernement « espérait faire revivre les conquêtes militaires de Napoléon et consolider l’influence française dans le bassin occidental de la Méditerranée »…, mais aussi juguler l’opposition intérieure pour renouer avec le prestige monarchique dont rêvait Charles X .

Son machiavélisme ne lui portera pas chance et il sera renversé quelques semaines plus tard (25 juillet 1830), à la suite de l’insurrection populaire parisienne des Trois Glorieuses.

Quel déshonneur !

Pour l’’historien Olivier Le Cour Grand-maison : « La colonisation de l’Algérie se serait ainsi traduite par l’extermination du tiers de la population, dont les causes multiples (massacres, déportations, famines ou encore épidémies) seraient étroitement liées entre elles ».

Le 5 Juillet 1830, les armées françaises prennent donc Alger. Des pillages sont perpétrés dans la ville d’Alger par les armées dans l’euphorie de la victoire. Le général Monfort témoigne :« Sur 120 mosquées ou marabouts qui existaient à Alger au moment de l’entrée des troupes françaises, 10 ont été démolies ou tombent en ruine ; 62, parmi lesquelles on comprend celles qui sont des dépendances des casernes ou des hôpitaux, sont en ce moment entre les mains des divers services, tant civils que militaires ».

La désolation de la capitale El Djazair-Dzayer, avec ses canalisations d’eau défigurées, ses parcs éventrés, ses mosquées, tombeaux des fidèles qui s’y sont réfugiés, la pestilence qui couvre l’odeur du jasmin et de la bougainvillée jadis ornant chaque maison, offrent un tableau surréaliste.

Les villes alentours sans défense sont pillées, vidées de leurs populations, des villages du monde rural disparaissent, les récoltes sont incendiées. Les chemins de l’exode sont jonchés de corps d’enfants, de femmes, de malades, de vieillards. Les maréchaux de France peuvent jubiler à l’image du maréchal Clauzel qui annonce : « A nous la Mitidja ! A nous la plaine ! Toutes ces terres sont de première qualité. A nous seuls ! Car pas de fusion avec les Arabes.»

El Djazair-Dzayer, l’un des phares de la Méditerranée n’est plus.

Quel déshonneur !

Toute une armée d’ « intellectuels » proclamera, de par le monde, comme une vérité évidente et universellement admise, que la France « outragée » est dans son bon droit à s’emparer d’Alger, de façon incontestable. Discours de référence de la politique française.

Citons, à titre d’illustration, Victor Hugo, qui, s’érigeant en chantre du colonialisme, prononça ces paroles dans un discours datant du 18 mai 1879, représentant par là même l’archétype de la pensée colonialiste de gauche : « Cette Afrique farouche n’a que deux aspects : peuplée, c’est la barbarie, déserte c’est la sauvagerie ! (…) Allez peuples, emparez-vous de cette terre, prenez-la ! À qui ? À personne ! Prenez cette terre à Dieu ; Dieu donne l’Afrique à l’Europe ! Prenez-la, non pour le canon, mais pour la charrue ; non pour le sabre, mais pour le commerce ; non pour la bataille mais pour l’industrie. Versez votre trop-plein dans cette Afrique, et du même coup résolvez vos questions sociales, changez vos prolétaires en propriétaires ! Faites des routes, faites des ports, faites des villes ! Croissez, cultivez, colonisez, multipliez, et que sur cette terre de plus en plus dégagée des prêtres et des princes, l’Esprit divin s’affirme par la paix et l’Esprit humain par la liberté. »

Pour Alexis de Tocqueville il fallait dominer et prouver sa puissance par n’importe quel moyen ; et la force et les exactions étaient en quelque sorte un passage obligé, un processus normal pour soumettre les tribus : « Brûler des maisons, vider les silos, s’emparer des hommes, des femmes et des enfants sont des actes acceptables ».Tocqueville ajoute : « La manière la plus efficace est d’interdire le commerce et de ravager le pays en le dépossédant de tous ses habitants ».

Les réflexions de Alexis de Tocqueville rejoignent celles exprimées par des généraux du début de la colonisation : « Que signifie coloniser ? C’est un nombre plus au moins considérable de personnes des deux sexes, envoyés dans un pays pour l’habiter, le peupler, en défricher les terres, les cultiver, au profit des nouveaux venus, en un mot, une population nouvelle qui vient heurter de front tous les intérêts des indigènes. Le gouvernement peut-il coloniser la Régence d’Alger avec toutes ses conséquences ? …

…Si nos intérêts à Alger vous sont chers, si l’avenir de la France doit y être assuré, il n’y a qu’un parti à prendre, c’est d’introduire dans ce territoire des populations européennes, de les y établir avec sûreté, de ne pas voler avant d’avoir des ailes, d’interner avec précaution, enfin de repousser devant nous les populations indigènes, et de les obliger sans pitié à nous céder le territoire, jamais il n’y aura de pacte possible entre des chrétiens et des musulmans »…
Est-ce cela l’opinion du président Macron ?

Dans un rapport de 1847, il écrit à propos du bilan socio-économique de la conquête : «Nous avons rendu la société musulmane beaucoup plus misérable, plus désordonnée, plus ignorante et plus barbare qu’elle n’était avant de nous connaître ». Et toujours en 1847 : « de notre manière de traiter les indigènes dépend surtout l’avenir de notre domination en Afrique (…) Ce n’est pas dans la voie de notre civilisation européenne qu’il faut quant à présent les pousser, mais dans le sens de celle qui leur est propre. »

En 1832, quand Savary, duc de Rovigo, fait massacrer, en représailles d’un vol, la totalité de la tribu des Ouffas, il ordonne : « Des têtes … Apportez des têtes, bouchez les conduites d’eau crevées avec la tête du premier Bédouin que vous rencontrerez. »

Dix ans plus tard, quand Bugeaud décide d’appliquer la stratégie de la razzia, de brûler les villages et de réduire par la famine les populations de la région du Chélif, il donne pour consigne à ses hommes liges – Cavaignac, Saint-Arnaud, Canrobert, Pélissier – : « Enfumez-les comme des renards ! »

Et quand Pélissier revient, mission accomplie, de son enfumade de la grotte du Dahra où sont morts plus d’un millier d’hommes, de femmes et d’enfants, il a ce mot, pour répondre à quelques bonnes consciences inquiètes : « La peau d’un seul de mes tambours avait plus de prix que la vie de tous ces misérables. » ….

…N’est-il pas permis de douter de la sincérité du roi, lui qui a grand besoin de mettre main basse sur le trésor d’Alger ? Que risque-t-il face à une Régence au plus bas de sa puissance ? Déliquescente même. Charles X n’était-il pas appâté par le trésor évalué à plus de 500 millions de francs de l’époque (soit 4 milliards d’euro) « amassés pendant des siècles par les corsaires qui contrôlaient Alger »pour retourner à son profit le corps électoral et corrompre ses opposants ? » ajoute l’auteur de Main basse sur Alger.

Le roi Macron s’inspire–t-il de la politique de ses prédécesseurs ?

Non, Monsieur le président Macron, le terme déshonneur, qui a fusé, de votre bouche inconséquemment, voir indécemment pour tenter, vainement, de jeter le discrédit sur tout un pays, reprenez-le et faites-en votre livre de chevet ; il vous sied à merveille.